LE CARNET de Barcelone.comS'installer, Vivre, visiter Barcelone !
Abonnez vous gratuitement à la newsletter
lecarnetdemadrid
Culture
Interview avec Stéphanie di Giusto, réalisatrice de La danseuse

« La danseuse » est le premier film de la réalisatrice française Stéphanie di Giusto. Il s´agit d´un biopic qui retrace la vie de la danseuse de la Belle Epoque, Loïe Fuller. Née dans le grand ouest américain, elle connaîtra la gloire dans les cabarets parisiens. Pionnière de la danse moderne, ses spectacles majestueux où elle apparaîtra cachée sous des mètres de soie, éclairée en couleurs, feront histoire. Le film raconte aussi sa rencontre avec Isadora Duncan, un autre icône du XX siècle. Stéphanie di Giusto nous a parlé, à Madrid, de son film, une histoire envoûtante, belle et passionnée que nous conseillons vivement.

Comment est né le projet de « La danseuse » ?

J´ai toujours été passionnée par le cinéma mais j´étais très inhibée par l´idée d´en faire. Et, en fait, je suis tombée, un jour, sur une photo en noir et blanc d´un tourbillon en voiles en lévitation au-dessus du sol et on voyait une femme à travers ce voile. Je me suis dit : Mais qui est cette femme ? Et, j´ai découvert une fille extraordinaire avec un destin incroyable que personne ne connaissait. Et, depuis, j´ai vraiment eu ce sentiment de vouloir réparer cette injustice, de pouvoir réhabiliter la passion de cette femme, son art, sa vie…Alors, je me suis lancé dans l´écriture du film et ça a pris six ans de ma vie. Je pense que ce qui m´a touché dans ce personnage, c´est qu´elle n´avait rien pour réussir (dans la danse en tout cas car elle était une petite fermière de l´Ouest américain, trapue, maladroite) et tout d´un coup, à force d´obstination et de travail, elle va traverser le monde et danser sur la scène de l´Opéra de Paris. Tout d´un coup, il y avait quelque chose de complètement romanesque qui me plaisait beaucoup et, je pense aussi, cet étrange mélange entre la force et la fragilité de cette femme.

Quelles sont les difficultés que vous avez trouvées pour faire votre premier film ?

Vous imaginez ! Un premier film et en plus d´époque, cher et avec une inconnue comme premier rôle, qui n´est pas une grosse star populaire et les financiers sont beaucoup plus frileux évidemment ! Donc, il y avait toutes les difficultés pour faire ce film mais je pense que j´ai été portée par la foi du premier film. J´avais vraiment l´idée d´une mission. Ça m´a aidé, quelque part, à surmonter toutes les épreuves parce que la préparation du film s´est arrêté deux fois, des acteurs nous ont planté…Bref, classique ! C´est l´histoire d´un film mais pour celui-là, particulièrement fragile. Jusqu´au bout, même une semaine avant de tourner, je me disais que le film n´allait pas se faire. Donc, c´est pour ça aussi que j´ai abordé les choses, à chaque fois, avec une grande passion et une grande joie parce qu´elle étaient là et elles existaient. Mais, quand j´ai commencé à le tourner, j´ai même pleuré, certains matins, en me disant : « Mais, ça y est, après 5 ans, tu le fais ! ». Donc, voilà, il y a une foi qui m´a portée !

Le fait qu´il s´agisse d´une femme vous a-t-il attiré dans ce projet ?

Ce n´est pas le fait qu´elle soit une femme, mais c´est la force de cette femme qui m´a touchée et à la fois toute cette souffrance. C´est là où on touche l´essence même d´un créateur. Loïe Fuller c´est, en plus, quelqu´un qui ne s´aime pas et qui arrive à outrepasser ça, à sortir d´elle-même et à y arriver. Donc, j´ai pensé que je voulais qu´on sorte de mon film en pensant que tout est possible pour n´importe qui. A partir du moment où il y a cette foi, tout est possible. Ce qui est aussi incroyable chez cette femme c´est l´instinct du beau. Tout d´un coup, elle va voir le beau là où d´autres ne le verraient pas. Ça m´a beaucoup plut dans ce personnage : cet instinct, cette pulsion, qui va l´emmener très loin. Elle est complètement autodidacte. Elle n´avait rien pour réussir et tout d´un coup c´est cette force, cette foi, cette curiosité aussi. Cette curiosité qui est très importante car c´est quelqu´un qui sait observer les choses.

En plus, quand on voit le film, on découvre la qualité humaine de Loïe Fuller.

Oui, elle était très généreuse. Et, c´est aussi sa générosité qui va l´emmener à sa perte puis que quand elle rencontre Isadora Duncan, pour elle, elle voit quelque chose qui la dépasse, qui est tellement beau, qu´elle veut le partager avec le monde. Elle va la présenter à toute l´élite et à tous les critiques de l´époque. Pour elle, c´est naturel. Tout ce qui est beau, doit être exposé. Loïe a besoin d´une tonne d´artifices pour réinventer son corps sur scène, avec ces effets de lumière sur ses voiles et, tout d´un coup, elle rencontre une jeune femme à qui il suffit d´apparaître pour émouvoir. En plus, elle tombe passionnément amoureuse de cette Isadora. Je pense aussi qu´elle tombe amoureuse de quelque chose qu´elle ne pourra jamais être. C´est l´injustice suprême. Tout d´un coup, elle est face à la grâce, à la jeunesse et au talent. Voilà. Tout ça m´a bouleversé. Je pensais que c´était important de le raconter. Sachant, en plus, qu´un jour je suis allé au Père Lachaise où la tombe d´Isadora Duncan est magnifique avec des lettres d´or, des fleurs et vous avez la tombe de Loïe Fuller qui est dans une case, avec un numéro et on a même volé sa plaque. J´espère que le film réhabilitera son art.

Le film donne une image très positive de Loïe Fuller mais ce n´est pas le cas pour Isadora Duncan.

Oui, j´ai eu un parti-pris. Si je suis metteur en scène, j´ai le droit. C´est vrai qu´en lisant l´autobiographie d´Isadora Duncan, j´ai, tout de suite, choisi mon camp. Déjà, il y a quelque chose en elle qui m´a profondément interrogé. C´est son immense narcissisme. On parle de quelqu´un qui a construit un temple grec en son honneur. C´est quelqu´un qui a une grande maîtrise de son image. Face à Loïe Fuller qui ne s´aime pas et qui préfère passer du temps avec ses techniciens à faire des expériences que d´aller dans les salons pour se faire écouter, son narcissisme m´a déplu. L´autobiographie de Loïe Fuller c´est elle qui l´a écrite. C´est très maladroit, ça part dans tous les sens…Celle d´Isadora Duncan, c´est quelqu´un qui lui a écrit. C´est très maîtrisé. C´est quelqu´un qui fait des phrases, genre « Dance is a religion » (« La danse est une religion »). Je n´ai pas eu de pitié pour elle. On a tendance à sauver les personnages dans un film. Et bien, moi, je ne l´ai pas sauvé. En même temps, elle ne m´a pas apporté seulement l´histoire d´une trahison mais aussi, c´est Isadora qui aide Loïe à assumer sa féminité. La seule personne qui va réussir à mettre à nu cette femme dans le film, ce n´est pas le comte Louis Dorcel mais c´est Isadora Duncan.

Comment a été le choix des deux actrices ?

J´ai choisi Soko (Loïe Fuller) parce qu´elle ne ressemble pas à la féminité dans la norme, à toutes ces femmes qu´on voit dans les magazines féminins. Elle a sa propre façon d´exister, sa féminité. Malgré cette force de la nature qu´elle a de son corps, je trouve qu´elle a une énorme sensualité. Je trouve qu´en plus d´être une actrice, c´est une artiste : elle chante, elle compose, elle performe…Je savais que quelque chose de Loïe Fuller allait dialoguer avec Soko. En plus, elle ne triche pas, elle va jusqu´au bout. Dans le film, c´est elle qui danse, qui performe. Elle s´est entraîné pendant deux mois. Elle est allée jusqu´au bout de la vérité du personnage. Quant à Lili-Rose Depp, elle a une force inexplicable, une présence dans le cadre, une espèce d´abandon comme ça, une grâce naturelle puissante. Tout de suite, je me suis dit : « C´est elle ». Dans le film, Lili_Rose Depp est doublée parce que c´est impossible de faire ce qu´on voit. Il faudrait 15 ans de danse. Je trouvais ça intéressant de la part des deux actrices de vivre ça justement. J´ai facilité les choses pour Lili-Rose et ça a participé aussi à cette injustice.

Soko est-elle un nouvel espoir du cinéma français ?

On ne peut pas dire que ce soit quelqu´un de connue, de populaire. Elle était connue dans les milieux parisiens parce qu´elle chante. C´est pour ça que c´était compliqué face aux producteurs. Elle a eu un premier rôle dans « Augustine » mais elle avait fait très peu de films.

Comment vous êtes-vous documentée pour tourner les scènes de danse ?

C´est simple. Loïe Fuller c´est quelqu´un qui n´a jamais été filmée. Tous les petits films que vous voyez sur internet où il y a marqué Loïe Fuller ce sont des imitatrices. C´est une femme qui a passé sa vie à être volée et à être imitée. Elle était amie avec Edison mais elle a toujours refusé d´être filmée. Donc, aucune trace de danse si ce n´est des écrits, des schémas. ..Alors, il y a eu Jody Sperling, une choréographe newyorkaise, qui avait dansé Loïe Fuller depuis 20 ans et qui nous a aidé. On a fait le film grâce à elle, en quelque sorte. Elle a entraîné Soko pendant deux mois. Elle nous a donné le secret de la fabrication de sa robe. Je me suis entourée des meilleurs techniciens, des meilleurs artisans du beau qu´on a en France et on est allé jusqu´au bout de la démarche. Il n´y a pas d´effets spéciaux dans le film. On a fait ça en vrai, dans un plan séquence, pour le tournage des danses. C´était compliqué car en plus on n´avait pas beaucoup d´argent. Les conditions de tournages étaient extrêmes. J´ai fait ça en trois prises, en une heure et demie. Je pense que ça  a participé à la vérité du film et en plus, Soko, comme un vrai danseur, avait cette pression là avant d´entrer en scène.

Vous avez d´autres films en perspectives ?

Bien sûr. J´ai peur du vide et je ne veux pas attendre 6 ans pour faire mon deuxième film ! J´ai trois projets, dont un très ambitieux. C´est un film de la même époque car je trouve qu´on vit une époque très réactionnaire où on n´a pas le droit de dire ce qu´on veut ni de faire ce qu´on veut. Je trouve que la Belle Epoque est une période pleine d´audace.  L´homosexualité était très banale dans ces milieux artistiques, les personnages étaient audacieux et il y avait tout à faire. Je pense que c´est ça qui m´a attiré dans ce début de siècle. 

Où voir le film en V.O. à Barcelone?

Cines Boliche: Av. Diagonal, 508; Cines Icaria: Centre Comercial Vila Port Olimpic-c/ Salvador Espriu 61; Renoir Floridablanca: c/ Floridablanca, 135

Carmen Pineda

 

Encore plus d’adresses dans la catégorie Cinéma
[Toutes nos adresses]

Choisir votre édition

Madrid, Barcelone, Berlin